POINT DE VUE D'ALICE
Vrrrr. Je m'empare de mon portable et décroche distraitement.
- Oui?
- Allo Alice? C'est Lucie!
- Salut ça va?
Je change mon téléphone d'oreille pour ouvrir mon tiroir et fouiller dans mes vêtements. La lumière forte de début septembre perce à travers la vitre épaisse.
- Super! On peut se voir cet aprèm' ?
- Je suis désolée, ça risque d'être difficile! Je vois Alex, et je vais être en retard.
- Alex? Alex le nouveau?
Ben oui, le nouveau, le SEUL Alex du lycée. Qui veux-tu que ce soit d'autre?
- Oui!
- Mais attend! Tu rigole? Toutes les filles du lycée sont amoureuses de lui, et tu me lâche comme ça que t'as un rencard avec lui?
- C'est pas un rencard!
- Alors explique moi comment tu le connais?
- Il est dans ma classe, je te le rapelle! La prof d'éco a fait elle-même les groupes pour les exposés, et on est ensemble.
- Sympa la prof, des éxposés dés la rentrée!
- Ouais, c'est clair que c'est pas cool. On va bosser ensemble.
- T'as vraiment trop de la chance, ce gars est MA-GNI-FIQUE! Il faut absolument que tu te le fasse!
- Mais oui! Tu m'as vue une seule seconde?
Je me poste devant mon miroir. Je ne me trouve pas particulièrement moche, mais j'aime bien me dévaloriser pour qu'on me rassure un peu. J'ai des traits assez fin, un visage rond encadré d'un carré rétro avec une frange toute droite. Mes cheveux sont châtains clair tirant vers le blond, et mes yeux bleus. Les gens me disent souvent que j'ai un visage atypique, ça les perturbe souvent, mais la plupart des gens de mon lycée me connaissent depuis le collège, alors ils sont habitués. Mais bon, Alex ne me connait que depuis une semaine.
- Oui je t'ai vue, et c'est carrément dans tes capacités physiques! Ecoute, il faut que tu l'allume! Je sais! Mets ta robe léopard!
- Quoi? Tu rigole? C'est une robe de catin, je la mets que pour carnaval!
- Il faut absolument que tu l'impressione! S'il-te-plait! Mets-la!
Je la sort de mon tiroir et la déplie. Elle est courte. Très courte.
- Non, il va me prendre pour une dingue.
- Et alors? Il faut que tu marque son esprit! Il te plait, non?
- J'ai JAMAIS dit ça.
- Allez, Alice!
Je reste silencieuse, me contorsionnant pour plaquer la robe contre moi devant ma glace, tout en gardant le téléphone à l'oreille.
- Alice? T'es toujours là?
- Oui oui
- Allez Alice! Mets-la!
- Je sais pas...
- Ecoute, tu la mets, et en échange je te donne tous mes desserts à la cantine jusqu'au prochaines vacances!
- Tu me le prommets?
- Oui, juré craché!
- Bon ok.
- T'es trop géniale!
- Je sais.
- Vous allez bosser où?
- Bun...Chez moi!
- Chez toi? Mais...Il sait que t'habites dans une péniche?
Je soupire. Ouais j'habite sur une péniche. Depuis toujours. Non pas par soucis financier, mais à cause du degré de bargitude de mon père. Pendant tout mon collège, les élèves m'appelaient "la pêcheuse". Je rentrais tous les soir en pleurant vers mon père, en lui disant que je voulais déménager. Rien à faire. Ma mère n'était plus là depuis longtemps, partie je ne sais où, prétextant ne plus supporter l'immaturité de mon père. Elle n'a plus jamais donné de nouvelle, ni à moi, ni à ma soeur, partie elle aussi, pour aller vivre dans une yourte au Canada avec un homme poilu qui me faisait un peu trop penser à mon père. Depuis mes 11 ans, je vit seule avec mon père dans un bateau. Chose dont j'ai eu honte jusqu'à mes 15 ans. Mais j'ai finit par accepter mon sort, et à en rire. La plupart de mes amis trouvent ça trop cool. Surtout le petit pont pour atteindre la péniche qui flotte depuis des années au même endroit, contre la rive gauche du fleuve qui traverse ma ville.
- Non il sait pas... Je vais le retrouver place Poncet... Ca lui fera une petite surprise!
- Euh...Esperons qu'il ne soit pas choqué.
- Il a 18 ans, comme moi, il est mature. J'pense que ça le fera rire. Enfin j'éspère!
- J'éspère aussi.
- Bon faut vraiment que j'y aille! Je t'apelle ce soir pour te raconter!
- Essaye de tenter quelque chose, ok?
- Ok!
Je raccroche et regarde ma robe d'un air sceptique. Mais l'image de beignets en double jusqu'à la Toussaint me motive, et je l'enfile. J'ai vraiment l'air d'une péripathéticienne. Je passe un gilet pour la couvrir, enfile mes chaussures et monte sur le pont. Il est 14h00, le soleil brille, il fait chaud. L'eau clapote, les oiseaux chantent et les arbres sont d'un vert profond, se détachant sur le ciel bleu vif. Magnifique. Je descend sur le trottoir et ferme le "portillon".
Quand j'arrive au lieu de rendez-vous, Alex est déjà là. Polo noir, lunettes de soleil. Carrément un beau gosse. Il me sourit et se dirige vers moi, pour me faire la bise. Il ne fait aucun commentaire sur ma tenue, mais je vois son regard à travers les verres teintés se poser sur mes jambes.
On commence par marcher en silence. Le soleil tape fort sur nos nuques, il y a du monde en ville, la plupart des gens déjeunent sur les terrasses des petits restaurants, et les pigeons s'envolent quand on arrive trop près d'eux. Je devrai me sentir gênée de ce silence embarrassant, mais pourtant je me sens étrangement sereine. Ce n'est pas le cas d'Alex. Il se gratte timidement la gorge.
- Euh...Tu habites loin?
- Non... 5 minutes à peine.
- Ok.
Il regarde distraitement sa montre.
- Tu viens d'où au fait?
Il sourit franchement face à cette bouée que je lui lance. On discute bien, et on se trouve pas mal de points communs. Quand on arrive au niveau de mon bateau, je m'arrête. Lui continue dans sa lancée, puis se retourne surpris.
- Tu fais quoi?
- On est arrivés!
Je sors ma clée pendant qu'il lance un regard circulaire autour de lui, le regard interrogatif. Il s'apprète à dire quelque chose quand je rentre la clée dans la serrure du portillon.
- Tu...Tu habites ici?
- Oui.
Je m'efface pour le laisser monter en premier. Mais il reste immobile, et sa bouche s'étend dans un grand sourire.
- Oh non? C'est pas vrai! Mais...C'est trop cool!
Je rigole sur le coup de la surprise.
- Mais...Ca fait combien de temps que t'habites là?
- Depuis toujours.
- Nom d'une pipe, t'as trop du bol.
J'éclate de rire. Il monte en lancant des regards emmerveillés de tous les côtés. Je le rejoins, et il me sourit.
- Tes parents sont là?
- Non, mon père est allé manifester avec ses amis moustachus dans une exposition d'art conceptuel à Paris, sois-disant parce qu'il trouve ça abject.
Il éclate de rire et en oublie par la même occasion de poser la fâcheuse question sur ma mère.
J'installe les bouquins et mon ordinateur portable sur la table sur le pont, et on travaille au soleil, en sirotant des jus de fruits. Le temps passe vite. Ce mec est beau, on s'entend bien, le temps est magnifique.
C'est vraiment une belle journée.
Vers 19h30, notre exposé est bouclé. Alex se lève en s'étirant. Comme d'habitude en fin de journée d'été, de nombreuses mouches, attirées par la chaleure, volent autour de nous. J'en chasse d'un geste distrait et me lève aussi. Il a remonté ses lunettes sur son crâne, et je regarde ses deux yeux bleus gris profonds. Une pensée totalement idiote me traverse l'esprit. Je me dis que si nous avions des enfants tous les deux, ils auraient de très beaux yeux.
Il me lance un adorable sourire. Quelle belle journée.
POINT DE VUE NEUTRE
A des centaines de kilomètres d'ici, de l'agitation. Des cris, des bousculades. Un coup de feu.
POINT DE VUE D'ALICE
- Tu me raccompagne? J'ai oublié comment on vient.
- Aucun problème.
J'enfile ma veste et nous retournons vers le centre ville. Malgré le fait que nous soyons dimanche soir, il y a encore beaucoup de monde dans les rues. Quand on arrive sur la place où on s'était retrouvés en début d'après-midi, Alex se retourne vers moi, le sourire au lèvre.
- On est bien ici, j'ai pas envie de rentrer tout de suite.
- Tu veux qu'on fasse un tour?
- Ton père rentre quand?
- Euh...Il dois rentrer dans la soirée, il m'a pas donné d'heures précises...Pourquoi?
- Ca te dit qu'on mange au resto?
J'ouvre la bouche surprise.
- Au restaurant...Tu veux dire Mac Do?
- Non, sur une terasse, ici...
- Euh...Ben c'est une bonne idée, mais j'ai pas pris mon sac ni rien je...
- Mais c'est moi qui paye voyons!
Je le regarde, ébahie. On se connais depuis une semaine, c'est la première foi casiment qu'on se parle, et il m'invite au restaurant. C'est une blague?
On s'installe sur la terrasse d'un restaurant et on commande nos menus. Pendant qu'on mange, la nuit tombe. J'observe ses yeux briller à la lueurs des lampes disposées autour de nous. Le temps passe vite, il me fait rire. A la fin du repas, je le regarde payer l'addition avec un sourire en coin.
On se lève et on marche dans les rues qui se sont peu à peu vidées. Il fait nuit noire maintenant, je frissone. Alex me sourit. Je lui demande:
- Il est quelle heure?
- ...22heures passées.
- Oh merde! Mon père doit être rentré et s'inquiéter à mort. En plus demain on a cours et...
Il rigole, et je remarque une fossette sur sa joue.
- Ok...euh je te raccompagne pas jusqu'à ton bateau excuse moi j'avais pas non plus vu le temps passer et...
Il s'arrête de parler et me fixe. Puis il s'approche lentement de moi, et m'embrasse doucement sur les lèvres. Je me retient de sursauter sous la surprise, et joue la fille qui s'y attendait en prolongeant le baiser. Il se détache de moi et me sourit.
- Bon j'y vais... On se voit demain au lycée!
- Oui...je...oui...daccord...je
Il rigole devant mes baffouillements.
- Viens un quart d'heure plus tôt je t'attendrait devant le portail daccord?
- Oh tu me fais me lever tôt après m'avoir fait veiller super tard!
Il rit de nouveau, et m'embrasse encore.
- A demain!
Et il s'eclipse. Je me retrouve les bras ballants et les joues rosées, dans cette nuit, sur cette place vide.
Je gère, un copain dés la première semaine de cours. Et ce copain est le mec le plus en vue du lycée. L'année de terminale commence bien.
J'essaie tant bien que mal de revenir à mes esprits, et je retourne vers chez moi, sur un petit nuage.
La nuit m'entoure, et les rues sont vides. Mes pas claquent sur le macadam et résonnent sur les murs des immeubles. Je sursaute quand j'entend des bruits derrières les poubelles, et prend soudainement conscience de l'heure plus que tardive et de ma tenue plus qu'inappropriée. J'accélère le pas pour arriver à l'endroit où la petite rue débouche enfin sur celle plus large qui longe les quais. Je suis rassurée ici, il y a des arbres et des lampadaires. Mais il n'y a presque aucune voiture, et aucun passants. Je fixe mon bateau, au loin, et remarque des silhouettes juste à côté. Sauvée, si je me fait agresser, ils pourront me protéger. Mais en m'approchant, je réalise que les silhouettes sont celles de deux hommes plutôt du genre flippant. Ils fument, ont des blousons de cuirs, la trentaine. Ils parlent fort, et de façon agressive. Je ralentis l'allure, réfléchissant à une tactique pour les éviter, mais rien à faire, ils sont à cinq mètre à peine de mon bateau, je suis obligée de passer devant eux pour l'atteindre.
Je peste intérieurement, tandis que me jambes que j'essaie de rendre le moins flageolantes possible me rapprochent peu à peu de mes deux agresseurs potentiels. Ca y'est, je suis repérére. Ils se sont tus et me fixent. Puis étrangement, je suis prise d'un élan de courage. "stop les préjugés, qui te dit que ces deux loubars vont t'agresser?". J'accèlère inconsciament l'allure et me retrouve à leur niveau. Un des hommes fait claquer sa langue au fond de sa gorge comme pour appeler un chien. Je fais comme si je n'avais rien entendu. Mon dieu, mais qui m'a donné l'idée de mettre cette robe? Prommis, si je m'en sors, demain je pète la gueule de Lucie.
- Hé mademoiselle!
Le deuxième mec s'est avancé. J'accélère l'allure, feignant la surdité.
- Mademoiselle!
- Oui?
Je me retourne à contre-coeur.
- T'as pas l'heure?
- Non désolée.
Il sourit, et je vois briller une dent en or dans l'obscurité.
- Menteuse.
- Pardon?
- Menteuse j'ai dit.
Je soupire, à mi-chemin entre la panique et la colère. J'essaie de dissimuler les tremblements de ma voix.
- Je mens pas, vous voyez bien, j'ai pas de sac, pas de port...
Je réalise soudain ma situation plus que dangereuse. Je jette un coup d'oeil discret vers ma péniche, les lumières sont éteintes, mon père n'est pas là. Si je cours dedans, ils pourront rentrer comme ils veulent. J'ai pas le moyen d'appeler la police, ni rien. Merde. Je décide de continuer mon chemin jusqu'à trouver un restaurant ouvert, ou quelque chose. Je jette un regard aux deux hommes qui me fixent dangereusement.
- Bonne soirée...
Et je repars.
- Mais attends!
Une poigne ferme se resserre autour de mon bras. J'essaie de me dégager, mais il me serre bien trop fort.
- Lâchez moi!
- Tu veux pas discuter un peu avec nous espèce de salope?
- Je suis pas une salope!
La peur entre en moi et possède chacune des parcelles de mon corps. Je sens les larmes monter, et mes poumons se gonffler d'un air toxique. Mon coeur a quadruplé de vitesse, faisant battre mes tempes, mon cou. L'homme tire sur mon bras et me ramène à lui. Il sent fort, je gémis.
- Si, t'es une salope. Tu sait ce qu'on fait, mon pote et moi, aux salopes?
- Je vais crier pour appeler de l'aide, quelqu'un va venir et...
Le deuxième s'est approché et tend un couteau devant mon visage.
- Essaie de crier.
Je suffoque de peur, fixant la lame à quelque centimètres de mon visages. Tout mon sang afflue dans mon cerveau, créant un bourdonement saturé et incessant, comme une borne qui me crie "DANGER". Mon dieu, dans quelle merde je me suis mise? Tout sature en moi, je sens la fin venir.
Vrrrr. Je m'empare de mon portable et décroche distraitement.
- Oui?
- Allo Alice? C'est Lucie!
- Salut ça va?
Je change mon téléphone d'oreille pour ouvrir mon tiroir et fouiller dans mes vêtements. La lumière forte de début septembre perce à travers la vitre épaisse.
- Super! On peut se voir cet aprèm' ?
- Je suis désolée, ça risque d'être difficile! Je vois Alex, et je vais être en retard.
- Alex? Alex le nouveau?
Ben oui, le nouveau, le SEUL Alex du lycée. Qui veux-tu que ce soit d'autre?
- Oui!
- Mais attend! Tu rigole? Toutes les filles du lycée sont amoureuses de lui, et tu me lâche comme ça que t'as un rencard avec lui?
- C'est pas un rencard!
- Alors explique moi comment tu le connais?
- Il est dans ma classe, je te le rapelle! La prof d'éco a fait elle-même les groupes pour les exposés, et on est ensemble.
- Sympa la prof, des éxposés dés la rentrée!
- Ouais, c'est clair que c'est pas cool. On va bosser ensemble.
- T'as vraiment trop de la chance, ce gars est MA-GNI-FIQUE! Il faut absolument que tu te le fasse!
- Mais oui! Tu m'as vue une seule seconde?
Je me poste devant mon miroir. Je ne me trouve pas particulièrement moche, mais j'aime bien me dévaloriser pour qu'on me rassure un peu. J'ai des traits assez fin, un visage rond encadré d'un carré rétro avec une frange toute droite. Mes cheveux sont châtains clair tirant vers le blond, et mes yeux bleus. Les gens me disent souvent que j'ai un visage atypique, ça les perturbe souvent, mais la plupart des gens de mon lycée me connaissent depuis le collège, alors ils sont habitués. Mais bon, Alex ne me connait que depuis une semaine.
- Oui je t'ai vue, et c'est carrément dans tes capacités physiques! Ecoute, il faut que tu l'allume! Je sais! Mets ta robe léopard!
- Quoi? Tu rigole? C'est une robe de catin, je la mets que pour carnaval!
- Il faut absolument que tu l'impressione! S'il-te-plait! Mets-la!
Je la sort de mon tiroir et la déplie. Elle est courte. Très courte.
- Non, il va me prendre pour une dingue.
- Et alors? Il faut que tu marque son esprit! Il te plait, non?
- J'ai JAMAIS dit ça.
- Allez, Alice!
Je reste silencieuse, me contorsionnant pour plaquer la robe contre moi devant ma glace, tout en gardant le téléphone à l'oreille.
- Alice? T'es toujours là?
- Oui oui
- Allez Alice! Mets-la!
- Je sais pas...
- Ecoute, tu la mets, et en échange je te donne tous mes desserts à la cantine jusqu'au prochaines vacances!
- Tu me le prommets?
- Oui, juré craché!
- Bon ok.
- T'es trop géniale!
- Je sais.
- Vous allez bosser où?
- Bun...Chez moi!
- Chez toi? Mais...Il sait que t'habites dans une péniche?
Je soupire. Ouais j'habite sur une péniche. Depuis toujours. Non pas par soucis financier, mais à cause du degré de bargitude de mon père. Pendant tout mon collège, les élèves m'appelaient "la pêcheuse". Je rentrais tous les soir en pleurant vers mon père, en lui disant que je voulais déménager. Rien à faire. Ma mère n'était plus là depuis longtemps, partie je ne sais où, prétextant ne plus supporter l'immaturité de mon père. Elle n'a plus jamais donné de nouvelle, ni à moi, ni à ma soeur, partie elle aussi, pour aller vivre dans une yourte au Canada avec un homme poilu qui me faisait un peu trop penser à mon père. Depuis mes 11 ans, je vit seule avec mon père dans un bateau. Chose dont j'ai eu honte jusqu'à mes 15 ans. Mais j'ai finit par accepter mon sort, et à en rire. La plupart de mes amis trouvent ça trop cool. Surtout le petit pont pour atteindre la péniche qui flotte depuis des années au même endroit, contre la rive gauche du fleuve qui traverse ma ville.
- Non il sait pas... Je vais le retrouver place Poncet... Ca lui fera une petite surprise!
- Euh...Esperons qu'il ne soit pas choqué.
- Il a 18 ans, comme moi, il est mature. J'pense que ça le fera rire. Enfin j'éspère!
- J'éspère aussi.
- Bon faut vraiment que j'y aille! Je t'apelle ce soir pour te raconter!
- Essaye de tenter quelque chose, ok?
- Ok!
Je raccroche et regarde ma robe d'un air sceptique. Mais l'image de beignets en double jusqu'à la Toussaint me motive, et je l'enfile. J'ai vraiment l'air d'une péripathéticienne. Je passe un gilet pour la couvrir, enfile mes chaussures et monte sur le pont. Il est 14h00, le soleil brille, il fait chaud. L'eau clapote, les oiseaux chantent et les arbres sont d'un vert profond, se détachant sur le ciel bleu vif. Magnifique. Je descend sur le trottoir et ferme le "portillon".
Quand j'arrive au lieu de rendez-vous, Alex est déjà là. Polo noir, lunettes de soleil. Carrément un beau gosse. Il me sourit et se dirige vers moi, pour me faire la bise. Il ne fait aucun commentaire sur ma tenue, mais je vois son regard à travers les verres teintés se poser sur mes jambes.
On commence par marcher en silence. Le soleil tape fort sur nos nuques, il y a du monde en ville, la plupart des gens déjeunent sur les terrasses des petits restaurants, et les pigeons s'envolent quand on arrive trop près d'eux. Je devrai me sentir gênée de ce silence embarrassant, mais pourtant je me sens étrangement sereine. Ce n'est pas le cas d'Alex. Il se gratte timidement la gorge.
- Euh...Tu habites loin?
- Non... 5 minutes à peine.
- Ok.
Il regarde distraitement sa montre.
- Tu viens d'où au fait?
Il sourit franchement face à cette bouée que je lui lance. On discute bien, et on se trouve pas mal de points communs. Quand on arrive au niveau de mon bateau, je m'arrête. Lui continue dans sa lancée, puis se retourne surpris.
- Tu fais quoi?
- On est arrivés!
Je sors ma clée pendant qu'il lance un regard circulaire autour de lui, le regard interrogatif. Il s'apprète à dire quelque chose quand je rentre la clée dans la serrure du portillon.
- Tu...Tu habites ici?
- Oui.
Je m'efface pour le laisser monter en premier. Mais il reste immobile, et sa bouche s'étend dans un grand sourire.
- Oh non? C'est pas vrai! Mais...C'est trop cool!
Je rigole sur le coup de la surprise.
- Mais...Ca fait combien de temps que t'habites là?
- Depuis toujours.
- Nom d'une pipe, t'as trop du bol.
J'éclate de rire. Il monte en lancant des regards emmerveillés de tous les côtés. Je le rejoins, et il me sourit.
- Tes parents sont là?
- Non, mon père est allé manifester avec ses amis moustachus dans une exposition d'art conceptuel à Paris, sois-disant parce qu'il trouve ça abject.
Il éclate de rire et en oublie par la même occasion de poser la fâcheuse question sur ma mère.
J'installe les bouquins et mon ordinateur portable sur la table sur le pont, et on travaille au soleil, en sirotant des jus de fruits. Le temps passe vite. Ce mec est beau, on s'entend bien, le temps est magnifique.
C'est vraiment une belle journée.
Vers 19h30, notre exposé est bouclé. Alex se lève en s'étirant. Comme d'habitude en fin de journée d'été, de nombreuses mouches, attirées par la chaleure, volent autour de nous. J'en chasse d'un geste distrait et me lève aussi. Il a remonté ses lunettes sur son crâne, et je regarde ses deux yeux bleus gris profonds. Une pensée totalement idiote me traverse l'esprit. Je me dis que si nous avions des enfants tous les deux, ils auraient de très beaux yeux.
Il me lance un adorable sourire. Quelle belle journée.
POINT DE VUE NEUTRE
A des centaines de kilomètres d'ici, de l'agitation. Des cris, des bousculades. Un coup de feu.
POINT DE VUE D'ALICE
- Tu me raccompagne? J'ai oublié comment on vient.
- Aucun problème.
J'enfile ma veste et nous retournons vers le centre ville. Malgré le fait que nous soyons dimanche soir, il y a encore beaucoup de monde dans les rues. Quand on arrive sur la place où on s'était retrouvés en début d'après-midi, Alex se retourne vers moi, le sourire au lèvre.
- On est bien ici, j'ai pas envie de rentrer tout de suite.
- Tu veux qu'on fasse un tour?
- Ton père rentre quand?
- Euh...Il dois rentrer dans la soirée, il m'a pas donné d'heures précises...Pourquoi?
- Ca te dit qu'on mange au resto?
J'ouvre la bouche surprise.
- Au restaurant...Tu veux dire Mac Do?
- Non, sur une terasse, ici...
- Euh...Ben c'est une bonne idée, mais j'ai pas pris mon sac ni rien je...
- Mais c'est moi qui paye voyons!
Je le regarde, ébahie. On se connais depuis une semaine, c'est la première foi casiment qu'on se parle, et il m'invite au restaurant. C'est une blague?
On s'installe sur la terrasse d'un restaurant et on commande nos menus. Pendant qu'on mange, la nuit tombe. J'observe ses yeux briller à la lueurs des lampes disposées autour de nous. Le temps passe vite, il me fait rire. A la fin du repas, je le regarde payer l'addition avec un sourire en coin.
On se lève et on marche dans les rues qui se sont peu à peu vidées. Il fait nuit noire maintenant, je frissone. Alex me sourit. Je lui demande:
- Il est quelle heure?
- ...22heures passées.
- Oh merde! Mon père doit être rentré et s'inquiéter à mort. En plus demain on a cours et...
Il rigole, et je remarque une fossette sur sa joue.
- Ok...euh je te raccompagne pas jusqu'à ton bateau excuse moi j'avais pas non plus vu le temps passer et...
Il s'arrête de parler et me fixe. Puis il s'approche lentement de moi, et m'embrasse doucement sur les lèvres. Je me retient de sursauter sous la surprise, et joue la fille qui s'y attendait en prolongeant le baiser. Il se détache de moi et me sourit.
- Bon j'y vais... On se voit demain au lycée!
- Oui...je...oui...daccord...je
Il rigole devant mes baffouillements.
- Viens un quart d'heure plus tôt je t'attendrait devant le portail daccord?
- Oh tu me fais me lever tôt après m'avoir fait veiller super tard!
Il rit de nouveau, et m'embrasse encore.
- A demain!
Et il s'eclipse. Je me retrouve les bras ballants et les joues rosées, dans cette nuit, sur cette place vide.
Je gère, un copain dés la première semaine de cours. Et ce copain est le mec le plus en vue du lycée. L'année de terminale commence bien.
J'essaie tant bien que mal de revenir à mes esprits, et je retourne vers chez moi, sur un petit nuage.
La nuit m'entoure, et les rues sont vides. Mes pas claquent sur le macadam et résonnent sur les murs des immeubles. Je sursaute quand j'entend des bruits derrières les poubelles, et prend soudainement conscience de l'heure plus que tardive et de ma tenue plus qu'inappropriée. J'accélère le pas pour arriver à l'endroit où la petite rue débouche enfin sur celle plus large qui longe les quais. Je suis rassurée ici, il y a des arbres et des lampadaires. Mais il n'y a presque aucune voiture, et aucun passants. Je fixe mon bateau, au loin, et remarque des silhouettes juste à côté. Sauvée, si je me fait agresser, ils pourront me protéger. Mais en m'approchant, je réalise que les silhouettes sont celles de deux hommes plutôt du genre flippant. Ils fument, ont des blousons de cuirs, la trentaine. Ils parlent fort, et de façon agressive. Je ralentis l'allure, réfléchissant à une tactique pour les éviter, mais rien à faire, ils sont à cinq mètre à peine de mon bateau, je suis obligée de passer devant eux pour l'atteindre.
Je peste intérieurement, tandis que me jambes que j'essaie de rendre le moins flageolantes possible me rapprochent peu à peu de mes deux agresseurs potentiels. Ca y'est, je suis repérére. Ils se sont tus et me fixent. Puis étrangement, je suis prise d'un élan de courage. "stop les préjugés, qui te dit que ces deux loubars vont t'agresser?". J'accèlère inconsciament l'allure et me retrouve à leur niveau. Un des hommes fait claquer sa langue au fond de sa gorge comme pour appeler un chien. Je fais comme si je n'avais rien entendu. Mon dieu, mais qui m'a donné l'idée de mettre cette robe? Prommis, si je m'en sors, demain je pète la gueule de Lucie.
- Hé mademoiselle!
Le deuxième mec s'est avancé. J'accélère l'allure, feignant la surdité.
- Mademoiselle!
- Oui?
Je me retourne à contre-coeur.
- T'as pas l'heure?
- Non désolée.
Il sourit, et je vois briller une dent en or dans l'obscurité.
- Menteuse.
- Pardon?
- Menteuse j'ai dit.
Je soupire, à mi-chemin entre la panique et la colère. J'essaie de dissimuler les tremblements de ma voix.
- Je mens pas, vous voyez bien, j'ai pas de sac, pas de port...
Je réalise soudain ma situation plus que dangereuse. Je jette un coup d'oeil discret vers ma péniche, les lumières sont éteintes, mon père n'est pas là. Si je cours dedans, ils pourront rentrer comme ils veulent. J'ai pas le moyen d'appeler la police, ni rien. Merde. Je décide de continuer mon chemin jusqu'à trouver un restaurant ouvert, ou quelque chose. Je jette un regard aux deux hommes qui me fixent dangereusement.
- Bonne soirée...
Et je repars.
- Mais attends!
Une poigne ferme se resserre autour de mon bras. J'essaie de me dégager, mais il me serre bien trop fort.
- Lâchez moi!
- Tu veux pas discuter un peu avec nous espèce de salope?
- Je suis pas une salope!
La peur entre en moi et possède chacune des parcelles de mon corps. Je sens les larmes monter, et mes poumons se gonffler d'un air toxique. Mon coeur a quadruplé de vitesse, faisant battre mes tempes, mon cou. L'homme tire sur mon bras et me ramène à lui. Il sent fort, je gémis.
- Si, t'es une salope. Tu sait ce qu'on fait, mon pote et moi, aux salopes?
- Je vais crier pour appeler de l'aide, quelqu'un va venir et...
Le deuxième s'est approché et tend un couteau devant mon visage.
- Essaie de crier.
Je suffoque de peur, fixant la lame à quelque centimètres de mon visages. Tout mon sang afflue dans mon cerveau, créant un bourdonement saturé et incessant, comme une borne qui me crie "DANGER". Mon dieu, dans quelle merde je me suis mise? Tout sature en moi, je sens la fin venir.